Comme l’avait si bien dit Simone de Beauvoir : « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. » 

Cela ne fait aucun doute pour Patrick Banon, écrivain, chercheur spécialisé en systèmes de pensée et diversité culturelle, pour qui la période de crise sanitaire que nous traversons actuellement, représente une réelle menace pour nos fragiles avancées en matière de mixité professionnelle et d’égalité femme-homme.

Et si pour constater de réels progrès durables, la clé était de repenser enfin les codes traditionnels de la vie sociale, à commencer par un rééquilibrage des tâches domestiques et de soin à autrui ?


Patrick Banon

Essayiste, chercheur, spécialisé en systèmes de pensée et diversité culturelle, Expert auprès de l’Association pour le Progrès du Management, Directeur de l’Institut des Sciences de la Diversité.

Récent essai paru : Anti-manuel des religions : Pour en finir avec les contre-vérités, Éditions de l’Observatoire.

Sur la question des Droits des femmes : Marie de Magdala, Éd.Michel Lafon ; Et Dieu créa les sexes, Presses de la Renaissance ; Ces femmes martyres, Éd. Armand Colin ; Osons la mixité, Éd. Prisma ; Il était une fois les filles, Actes Sud Jr.

www.patrickbanon.com


Les femmes du Paléolithique supérieur accomplissaient plus de 70% du travail de collecte indispensable à l’alimentation des groupes de chasseurs-cueilleurs, alors que l’activité des hommes ne représentait qu’un tiers de l’apport en nourriture.

Nous aurions pu espérer qu’en trente mille ans, cette division sexuée du travail aurait disparu. Mais non ! Certains veulent toujours croire que le sexe est un marqueur social, que l’Histoire humaine est statique, et les femmes perpétuellement subordonnées au masculin, réduites au rôle de main d’œuvre invisible.

Après le confinement : le retour au monde d’avant-hier ?

Aujourd’hui encore les femmes effectuent 76,2% de l’ensemble du travail de soin à autrui et du travail domestique non rémunéré, soit 3,2 fois plus que les hommes.[1] La division sexuée des tâches est à l’origine des structures sociales contemporaines qui perpétuent une économie patriarcale. Ce véritable système d’exploitation marginalise les femmes et les assigne à un système de « don » qui a vocation à réserver en priorité aux hommes l’accès au système économique marchand. Tant que ce déséquilibre fondateur ne sera pas pleinement corrigé, l’humanisation de nos sociétés sera entravée.

Le monde d’après le Covid-19 qu’annoncent les prophètes cathodiques, risque de se révéler être le monde d’avant-hier. Car sans instauration d’un principe de parité économique entre femmes et hommes, l’avènement d’une société responsable, égalitaire et solidaire restera une utopie. Rien ne sera possible sans la réalisation préalable de la mixité dans l’espace public, d’une égalité professionnelle réelle entre femmes et hommes et d’un rééquilibrage de la part masculine du travail domestique non rémunéré.

Ce bouleversement social et culturel est-il vraiment possible ? Parviendrons-nous à renverser les codes millénaires qui régissent les rapports d’un genre à l’autre ?  Il y a certes une prise de conscience sur la nécessité de mettre un terme à la marginalisation du féminin, au sexisme et à la non-mixité. Mais derrière le rideau de mesures juridiques et de bonnes intentions, se cache la résistance déterminée d’un système patriarcal universel, opposé à la progression des femmes dans la sphère productive de l’économie marchande.

En effet, dans le monde, selon l’OIT, 647 millions de femmes en âge de travailler (soit 21,7%) sont, à plein temps, prestatrices non rémunérées de soin à autrui, et cette proportion monte à 60% dans les pays arabes.[2] En Inde, la proportion du travail non rémunéré des femmes, notamment en milieu rural est de l’ordre de 42%.[3] Ce véritable apartheid est un fossile culturel renforcé par des dizaines de millénaires de traditions. Les progrès obtenus restent donc fragiles. Rien n’est acquis.  La résistance patriarcale est influente, l’autocensure une réalité et un retour à des traditions archaïques apparaît chaque jour plus probable.

Le télétravail à manier avec précaution !

La moindre crise économique, sociale ou sanitaire suscite inévitablement un retour sur les avancées des droits des femmes. Le statut féminin reste une variable d’ajustement aux dysfonctionnements de la société. La période d’état d’urgence sanitaire a accéléré le bond en arrière des fragiles progrès concernant la mixité professionnelle et l’égalité entre femmes et hommes. Durant le confinement, en France, les femmes ont continué d’accomplir 70% du travail domestique[4] soumises à une charge mentale et émotionnelle alarmante. N’oublions pas que le confinement exacerbant la répartition sexuée des tâches dans l’espace restreint du foyer, les violences envers les femmes ont augmenté de plus de 30% dans la seule semaine du 30 mars 2020, et les interventions de la police à domicile de 48% par rapport à la même période en 2019.[5]

Le développement du télétravail, qui est certes une avancée managériale pour de nombreux métiers, peut selon les domaines d’activités provoquer le retour des femmes à la maison, les poussant parfois vers la précarité économique et l’instabilité du temps de travail. Les stéréotypes liés au genre se retrouvent ici dans leur élément, puisque si les femmes télétravaillent presque autant que les hommes, la situation familiale joue sur le recours à ce mode d’organisation du travail. Les femmes, les professions intermédiaires, en famille monoparentale ou en couple avec un enfant de moins de trois ans sont surreprésentées parmi ceux qui télétravaillent trois jours ou plus par semaine. [6]

Voilà donc les femmes travaillant du foyer conjugal tout en assumant les tâches domestiques et en gardant les enfants, éloignées des réseaux professionnels qui pourraient contribuer à faire progresser les carrières. En fait, selon l’OIT, 70% des femmes préféreraient travailler dehors plutôt que de rester à la maison.

Retour donc à la case départ !

N’est-il pas effrayant qu’au XXIème siècle, il n’y ait pas un seul pays au monde où les femmes soient réellement égales aux hommes ?[7]

Il n’est donc pas surprenant que la parité économique entre femmes et hommes n’existe nulle part, ni dans le domaine des revenus, ni dans celui des postes de direction. Les disparités professionnelles entre hommes et femmes n’ont pas connu de véritable diminution depuis 20 ans.[8] 42% des femmes dans le monde ne peuvent s’engager durablement dans un travail rémunéré, en raison notamment de leur charge trop importante de travail dans le cadre domestique, contre seulement 6% des hommes.[9]

Après une période d’apparents progrès, le recul dans ces domaines semble s’installer. En France, les femmes occupent 82% des emplois à temps partiel. Une précarité qui est due au temps incompressible du travail domestique, et confine ces travailleuses pauvres à des métiers à faible qualification, sans réelle perspective de carrière.

Le Global Gender Gap Report de Davos indique que 2017 a été, après dix ans de progrès, la première année de recul de l’égalité entre femmes et hommes. L’horizon d’une parité économique s’éloigne sans cesse. Le Global Gender Gap Report 2020 envisage désormais l’égalité professionnelle entre femmes et hommes pour 2276, soit dans 256 ans. Nous venons de perdre près d’une cinquantaine année de progrès depuis l’année précédente !

Nous nous trouvons probablement dans une situation de backlash. C’est à dire d’un retour progressif à une situation antérieure aux premiers progrès obtenus. Certaines avancées que beaucoup croyaient acquises sont remises en question avec une intensité différente selon les régions du monde et leurs cultures.

Les femmes toujours assignées à un système de don

Ces 20 dernières années, le temps consacré par les femmes à la garde d’enfants et aux travaux domestiques non rémunérés n’a pratiquement pas diminué alors que celui des hommes n’a augmenté que de huit minutes par jour. À ce rythme de changement de paradigme, il faudra attendre 2220 pour parvenir à l’égalité des temps consacrés au travail domestique non rémunéré.[10]

Partout dans le monde, sans exception, les femmes réalisent donc les trois quarts de ce travail de l’ombre : tâches domestiques, prise en charge d’enfants et de personnes âgées, cuisine, nettoyage, provisions… Autant d’activités sans rémunération, qui permettent la poursuite de l’activité économique de la société, mais qui ne contribuent pas à leur indépendance économique. Assimilée à une activité de don, la valeur économique de ce travail est rarement mesurée sur la base de sa valeur marchande.

L’Organisation internationale du Travail (OIT) a évalué ces activités productives non rémunérées des femmes à 14,8 % du PIB de la France. Un poids économique à travers le monde entre 10 à 60 % du PIB selon les pays. En effet, dans le monde, 16,4 milliards d’heures non rémunérées sont consacrées chaque jour à ces activités domestiques et de soin à autrui. L’équivalent de 2 milliards de personnes travaillant huit heures par jour sans percevoir de salaire.[11]

La valeur de ce travail accompli par les femmes, est estimée à au moins 10 000 milliards de dollars par an[12]. Le New York Times a calculé que si les femmes du monde entier étaient payées au salaire minimum pour les heures consacrées au soin d’autrui et aux tâches domestiques, « elles seraient rémunérées en une année à hauteur des revenus cumulés des 50 plus grandes entreprises de Fortune 500 : Walmart, Apple, Amazon… » [13]  43 fois le chiffre d’affaire d’Apple. Trois fois les revenus de l’industrie du Numérique précise OXFAM.

Il faut rééquilibrer le partage des tâches domestiques

Il n’est pas question ici de supprimer tout travail non rémunéré, mais que ce système de don soit équilibré entre femmes et hommes. Libérer les femmes d’une partie du travail domestique non rémunéré leur permet si elles le souhaitent de renoncer au travail à temps partiel pour s’investir dans une carrière professionnelle et acquérir une indépendance économique durable. Résoudre cette question du partage équitable des tâches domestiques agit aussi sur les préjugés dont les femmes sont victimes lors des recrutements et sur les conditions qui permettent d’atteindre la mixité réelle des métiers, qui aujourd’hui se limite à peine à 13% des 87 familles professionnelles. 2/3 des femmes salariées, travaillent en effet dans les secteurs du soin.[14]

L’entreprise a donc une responsabilité importante dans cette réévaluation des rôles de chacun, en conciliant les obligations de la vie privée avec celles de la vie professionnelle, en valorisant les collaborateurs qui prennent leurs congés parentaux et en respectant la mixité des équipes dirigeantes et la parité du télétravail.

Pour accélérer cette nouvelle étape d’humanisation de la société, et instaurer une parité réelle et durable dans l’accomplissement du travail domestique non rémunéré, il appartient aux hommes de réévaluer les codes traditionnels de la vie sociale, et d’assumer la responsabilité de ce remaniement des tâches domestiques et de soin à autrui. Les grandes déclarations ne suffiront pas. Il s’agit en effet de rompre avec une identité imaginaire véhiculée depuis des millénaires par la domination universelle d’un système patriarcal.


[1] ONG OXFAM France, « Comprendre les inégalités femmes-hommes et les combattre » 12 février 2020.

[2] Sources : Organisation internationale du Travail (OIT) 7 mars 2019. 

[3] Kamala Marius « Les inégalités de genre en Inde » Géoconfluences, novembre 2016.

[4] INSEE, Enquêtes « Emploi du temps ». 

[5] Sources : Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI) ; Préfecture de police de Paris et ministère de l’Intérieur.

[6] DARES analyses, « Quels sont les salariés concernés par le télétravail ? » Novembre 2019.

[7] Sources : Programme des nations Unies pour le Développement (PNUD)

[8] Organisation Internationale du Travail, 7 mars 2019.

[9] Sources : ONG OXFAM.

[10] Organisation Internationale du Travail (OIT) « Prendre soin d’autrui : Un travail et des emplois pour l’avenir du travail décent » 2019.

[11] Ibid.

[12] Selon l’ONG OXFAM.

[13] New York Times, 8 mars 2020.

[14] OXFAM France, « Comprendre les inégalités femmes-hommes et les combattre » 12 février 2020.

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