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31 janvier 2017

UNE FEMME SUR LA ROUTE DE LA SOIE – EPISODE 5

Découvrez la suite des aventures de Christine Bernabeu, ambassadrice de notre association, les Femmes de l’économie – Le Club, en Centre Val de Loire, partie sur la route de la soie afin d’explorer la place de la femme dans l’innovation et du rôle que joue l’eau pour cette dernière. Si vous avez raté l’épisode précédent, c’est par ici.

Christine Bernabeu en OuzbékistanSi Henri Cartier-Bresson disait : « Mais moi, je m’occupe presque uniquement de l’homme. Je vais au plus pressé. Les paysages ont l’éternité. »
Et bien moi, je dis « Je sais que l’homme a tant innové qu’il a survécu, et toujours le même, il survivra, au risque de faire disparaître les paysages. »

Les deux ou trois heures du vol s’écoulèrent assez rapidement. Puis vers 16:00, il y eut ce phénomène étrange que connaissent bien les habitués des voyages d’Est en Ouest, la sensation que le temps s’est arrêté, figé comme si l’avion demeurait suspendu immobile dans un univers complètement intemporel. Aux hublots, le soleil brille sans bouger, éclairant un paysage immuable de nuages blancs. Cependant les montres égrainent les secondes. Le soleil, a stoppé sa course et l’avion qui fonce l’indiffère. Débute alors, un voyage hors du temps. Cet avant-goût d’éternité plonge les passagers dans une somnolence proche de l’abrutissement, pour moi c’est le début d’une longue rêverie. Votre reflet me sourit, vous, qui m’avez tant manqué.
Christine Bernabeu en Ouzbékistan

Mon cher ami, après le plaisir que j’ai pris de voyager, vous m’offrirez le plus grand plaisir, celui de raconter. Même si le plaisir du conteur est rarement partagé par celui qui l’écoute ou qui le lit, je ne peux pas vous dérober votre part des plaisirs et des émotions que j’ai éprouvés sur cette route de la soie.

Je n’ai de regard que pour l’Orient, vous le savez. Je l’ai tant imaginé. Il me faut sa lumière, sa chaleur, pas celles filtrées par nos nuages d’occident, mais celles qui dans l’infini d’un ciel bleu profond frappent la terre, comme le marteau frappe l’enclume.

Une idée me décida pour la route de la soie, sous le rapport de ce qu’elle fut et de ce qu’elle est aujourd’hui. Ne parle-t-on pas de la nouvelle route de la soie ? Elle me parut un champ idéal aux observations dont je voulais m’occuper. N’est-ce pas sur cette route que le commerce, le partage, les échanges d’idées, des savoirs, des philosophies, des religions ont fait naître la plupart des innovations qui ont fondé nos civilisations ? En partant à la recherche des trois clés de l’innovation, je me devais de mieux connaître ces lieux. J’étais curieuse d’observer jusqu’à quel point cet esprit, ces mœurs, ces coutumes, se sont altérés ou conservés. Il était tout simplement intéressant de mettre en balance l’état du temps passé avec l’état du temps présent. J’avais besoin de fouler la terre de nos premières civilisations, la terre des prodiges, de voir et de parcourir l’itinéraire des premiers voyageurs où aujourd’hui se déroule le grand drame d’une sagesse divine aux prises avec l’erreur et la perversité humaines.

Comme en 2013, un appel irrésistible, ainsi que l’écrit Rudyard KIPLING dans l’explorateur en 1898 « Une voix aussi mauvaise que la conscience ne cesse de vous répéter, en murmurant jour et nuit, en vous appelant : -Il y a quelque chose de caché. Va le trouver. Va voir ce qu’il y a par-delà les montagnes- Il y a quelque chose de perdu par-delà les montagnes. Perdu et qui t’attend. Tu dois partir! » Je suis partie.
Christine Bernabeu en OuzbékistanEn Ouzbékistan, voulez-vous ?
Tout y est lumière, couleur, beauté précieuse. Etrange me direz-vous de parler ainsi d’un pays qui a subi pendant plus de 50 ans le régime autoritaire de l’URSS, et du peu de cas que l’on y faisait de l’environnement naturel.
Les femmes élégantes, cheveux au vent se promènent dans les rues, parlent et rient de leur journée. Les hommes parlent peu, leurs gestes sont rares. Chez nous les laideurs sont ignobles, elles se composent de froid, de pâleurs malsaines, nos immeubles gris suintent l’humidité, nos misères nous rétrécissent, elles nous rendent déplaisants ; la marque de notre pauvreté c’est l’absence de couleur. Ici ils appartiennent au soleil, ils donnent l’impression d’être tous vêtus de sari royal.
En se pliant à toutes les coutumes des habitants, on comprend mieux le pays qu’on traverse. C’est dans mon prochain livre que je vous détaillerai mes étapes à Khiva, Boukkhra, Samarcande, Tashkent, et la vallée de Ferghana. Je vous décrirai les palais somptueux, les universités, les nuits chaudes parfumées, les mûriers et les platanes généreux de mes journées sous un soleil de plomb, les enfants, les vieux, les femmes et les hommes qui ont échangé avec moi plus qu’un regard.
La nuit était délicieuse, une nuit d’orient. Tous les minarets élevaient dans l’ombre leur illumination aérienne et achevaient de donner à ce qui nous entourait le charme fantastique d’un chapitre des milles et une nuit.
Le lendemain, allongée sur un divan dans la cour ombragée de l’hôtel, je consacrais la matinée à faire mon kief. Peut-être ignorez-vous mon ami la signification de ce mot oriental.
Le farniente italien n’en est qu’une pâle copie. Il ne suffit pas de ne rien faire, il faut être pénétré délicieusement du sentiment de son inaction. Prendre un plaisir ancien presque oublié est bon autant pour le corps que pour l’esprit. Se sentir ne pas être, livre une sérénité à l’âme.

Christine Bernabeu en OuzbékistanPremière étape dans ce beau pays: La mer d’Aral.
Cette aridité, ce blanc sans merci, ce sol stérile, cette sécheresse de l’air, la désolation même du tableau m’émeut aux larmes. Parce qu’il est là sans commentaire, sans excuses, silencieux, il est ce qu’il est, bien austère, bien loin des images diffusées. Ces quelques gouttes de mon eau versée ne suffiront jamais à combler ce vide, mais je ne peux les retenir. La main de l’homme en quelques décennies a faussé l’équilibre millénaire entre l’eau et le feu. Il semble qu’aujourd’hui cette même main ne puisse plus imposer à ce désert. La mer s’est retirée sans retour possible.

L’unique terrible marée a découvert un désert à l’infini que même l’horizon n’arrête plus. Il reste çà et là des flaques d’eau comme des plaques d’étain coupées çà et là de roseaux. Une âcre odeur s’en exhale. C’est sur la rive de l’une d’entre elle que Gregor stoppe la voiture.

Christine Bernabeu en OuzbékistanC’est là dans une maison en ruines qu’une famille que je ne verrai pas cuisinera le poisson pêché dans ce qui reste de la mer d’Aral. Ne me demandez pas son goût, il a celui de la honte, des pleurs et de la mort.
Puis le plateau, une immensité brûlée se déroule à perte de vue. De temps à autre le marais saumâtre recommence.

Dans ces solitudes absolues, où fixer ses yeux, où arrêter ses pensées ?
Pourquoi ai-je alors entendu l’immensité hurler ? « Éternité »
Il y a dans la manière de voyager en orient quelque chose d’aventureux et d’original qui séduit l’imagination. Je ne prête pas attention à ce cri.

Je vois dans ce désert, entre deux plaques de boue séchées, l’éternité pointer son nez, je lui souris.
Un feu entre deux pierres sert à préparer le repas. Le soir après une journée ardente, on s’arrête auprès de cette mer qui se ratatine, ses fils l’ont abandonnée.
Nous nous désaltérons avec un liquide chaud conservés dans un flacon de plastique exposé aux rayonnements depuis 8:00 du matin.

Je m’endors en fixant mes yeux sur les profondeurs du ciel. Avant le lever du soleil je me plante là et j’attends la mer, mais c’est le soleil qui enflamme alors l’horizon. Elle ne viendra plus. Au loin un liseré bleu flotte dans les vapeurs de l’horizon, la mer me dit, adieu.

On éprouve un certain sentiment de joie, la première fois que l’on se trouve au milieu d’un paysage sauvage et désert, en dehors de toutes les habitudes et de toutes les lois de la vie sociale, il semble que l’on a plus nettement conscience de sa liberté. Et bien ici sur la mer d’Aral disparue, c’est tout le contraire.

Christine BERNABEU