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22 février 2017

UNE FEMME SUR LA ROUTE DE LA SOIE – EPISODE 6

Une femme sur la route de la soie pour les innovations autour de l’eau. Découvrez la suite des aventures de Christine Bernabeu, ambassadrice de l’association, les Femmes de l’économie – Le Club, en Centre Val de Loire, partie sur la route de la soie afin d’explorer la place de la femme dans l’innovation et du rôle que joue l’eau pour cette dernière. Si vous avez raté l’épisode précédent, c’est par ici !

Bakou, capitale de l’Azerbaïdjan

Continuons notre voyage sur la route de la soie :

Bakou, capitale de l’Azerbaïdjan.

Je quitte Istanbul pour Bakou, le matin du 26 mai. Il ne faudra pas plus de quatre heures à l’avion pour atterrir  à l’aéroport Heydar Aliyev. Ce nom est une clé, il a aussi servi à baptiser une avenue, un centre culturel, une fondation, un palais, et je ne sais quoi d’autre encore. Mais c’est surtout le nom de celui qui fut vice-premier ministre de l’URSS en 1982, premier musulman membre de plein droit du politburo ; qui en 1992  présida la République d’Azerbaïdjan devenue indépendante, qui fut aussi l’un des promoteurs du projet de l’oléoduc (Une route de la soie et du … pétrole) reliant Bakou, à la Turquie en passant par Ceyhan pour rejoindre l’Europe. Comme disait à l’époque le premier ministre Turc « cet oléoduc scelle la paix entre les pays signataires », ce sera surtout pour l’Azerbaïdjan le début du second boom pétrolier. A la fin de sa vie, Heydar Aliyev intronisera son fils qui prendra le pouvoir en 2003 pour une durée indéterminée.

A peine descendue de l’avion, je suis emportée par une danse folle que mène le vent, ou peut-être les vents. La ville ne peut pas renier son nom de baptême persan « Bad Kube », Bakou, « la ville des vents ». Je m’engouffre dans un taxi officiel, un cab de couleur aubergine, et enfin à l’abri, je tends au chauffeur l’adresse cyrillique de mon hôtel. Il ressort, ameute ses collègues. Une concertation s’en suit, des regards noirs se braquent sur moi. Enfin celui qui paraît être le chef, oriente mon chauffeur, et d’une voix ferme me dit « quarante mannats ». D’accord, je suis d’accord, je veux quitter cet aéroport, Bakou m’attend messieurs. Le signal est donné, nous filons comme le vent. Le nez collé à la vitre de la portière, j’avais une folle envie de découvrir ce pays libre depuis 1991, après 163 ans de domination russe. 

La saveur de l’air m’a laissé un goût métallique-gras dans la bouche. Pourquoi à cet instant, ai-je le souvenir de nos voyages en Espagne et des embouteillages à Lyon? Nous traversons à grande allure la ville européenne, l’architecture des bâtiments me fait penser à Saint-Pétersbourg ; j’essaie de m’orienter en repérant le nom des rues, mais je ne lis pas le cyrillique. On me cache quelque chose, la ville est en cage. J’apprendrai plus tard que si la ville est en prison, c’est pour le  plaisir de quelques-uns. Nous passons un portique, et le chauffeur doit donner une explication pour avoir son laisser-passer. Ici aussi serions-nous en cage ?  Pour accéder en voiture à la vieille ville « Icheri Sheher » où je séjournerai, il vous faut un droit. Les voitures sont interdites à l’intérieur de l’enceinte, sauf bien sûr les voitures des officiels, des hommes de pouvoirs, des importants, et sous contrôle des taxis.

Bakou, capitale de l’AzerbaïdjanBakou trône au bord du plus grand lac d’eau salée au monde, la mer Caspienne. La terrasse de mon charmant petit hôtel me laisse effleurer du regard la vieille ville, les dômes blancs du hammam « Haji Bani », et la Tour de la Vierge. Le soleil est haut, le ciel voilé de gris, le vent toujours là. Je déguste un thé servi là aussi dans un élégant petit verre. Ce délicieux breuvage me permet de recouvrer peu à peu mes forces. Ne perdons pas une minute, partons à la découverte de cet écrin de pierres dorées.

Bakou, capitale de l’AzerbaïdjanEn tournant au coin de la rue, comme sortant du ventre de la terre, un totem énorme, en hommage à l’hydrocarbure, les « Flames Towers ». Elles dominent la ville, elles s’échappent de l’horizon en harmonie avec tout ce qui les entoure, comme si elles se devaient d’être là. Dans ce temple moderne dédié au feu, Dieu Mazda aurait-il été remplacé par d’autres dieux ? La ville ancienne semble être sous contrôle de ces tours, flammes de verre et d’acier, qui la nuit tombant, s’illuminent de mille feux.

Bakou, capitale de l’AzerbaïdjanC’est une tour bien plus modeste  en apparence, qui m’attire pour le moment, la Tour de la Vierge, « Giz Galasy ». Plantée là sur la place du marché, en marge de la vieille ville, elle surplombe, Neftçilar prospekti, autrement dit le boulevard qui longe la mer. Pour ceux qui la voient comme un lieu de culte du feu, la tour aurait été construite au VII siècle avant JC. Elle ne comptait alors que les trois étages du bas. Ces chercheurs fondent leur hypothèse sur l’existence d’un puits, visible à l’arrière des niches du second et du troisième étage, dont il a été établi qu’il descend à 15 mètres sous terre. Il semble avoir été conçu pour canaliser du gaz naturel et alimenter une flamme éternelle.  Elle pourrait être aussi un ancien observatoire parce que la principale partie de la tour qui est de plan circulaire, a une projection longue et massive vers l’est, qui pointe vers le lever du soleil pendant les équinoxes.

D’autres scientifiques défendent l’hypothèse que la tour aurait été construite entre le V et VIe siècle après JC comme le reste des murs d’enceinte de la vieille ville. Sa forme est atypique pour une tour de garde de 29m de haut sur 16m de diamètre. Elle compte huit étages, chaque étage est surmonté d’une voûte  percée d’une ouverture centrale.  L’épaisseur des murs atteint jusqu’à 5m à la base pour s’affiner à 4m au sommet.

Nous pouvons convenir pour mettre tout le monde d’accord que cet exemple unique de l’architecture azerbaïdjanaise a été construit en deux temps, et restaurée au XIIème siècle comme l’attestent les blocs de pierres de taille les uns plus récents, les autres marqués par le temps, le vent, et l’eau.

L’eau, parlons-en. La mer Caspienne, serait bien capricieuse. Alimentée principalement par la Volga, elle changerait de niveau au cours des âges. Si aujourd’hui quelques-uns s’inquiètent de l’élévation de son niveau, j’ai appris qu’une forteresse du XIIe siècle serait aujourd’hui immergée au large de Bakou et que la Tour de la Vierge quant à elle, avait les pieds dans l’eau, et les vagues frappaient les murs de la vielle ville.

Bakou, capitale de l’AzerbaïdjanCette étrange bâtisse a pu donc être au VII è siècle avant JC le premier puits de gaz, et au moyen âge un lieu de garde et de défense qui cachait le premier puits d’eau douce foré en mer. Quelles magnifiques innovations pour mes premières heures à Bakou ! Les archéologues ont découverts beaucoup de fragments de faïence au fond du puits, ce qui tendrait à prouver que l’eau était puisée à l’aide de poterie suspendue à une corde. L’eau captée à plusieurs mètres de profondeur sous le niveau de la Caspienne, puis filtrée par une couche d’argile, était potable. Elle ne servait pas seulement aux habitants de la tour. La découverte de tuyaux de canalisation, laisse à penser que cette eau pouvait également être distribuée autour de la tour dans la vieille ville. Au moment de sortir de ce bel édifice, une voix derrière moi me dit doucement en français « au revoir ». Firuza, une ravissante jeune femme brune, aux yeux persans, est la gardienne de ce trésor patrimonial. Elle étudie le français à Bakou. Nous échangeons quelques mots, mais elle a ses obligations professionnelles. Je lui promets de revenir avant mon départ.

Bakou, capitale de l’AzerbaïdjanEncore toute à la surprise de ce « au revoir », je décide de mener mon enquête au risque de me perdre dans la ville intérieure. Je suis un maillage de ruelles étroites et d’impasses, d’escaliers et de placettes, où les bâtiments que le soleil couvre d’or, semblent dormir encore. Leurs oriels de bois ou de fer, gardiens de la fraîcheur, sont clos. D’où venaient l’eau et la chaleur du hammam Haji bani ? Je ne le saurai pas, je ne le verrai que de l’extérieur, le lieu a été privatisé. C’est près du palais des shahs de Shirvan qu’un hammam éventré par des fouilles, me laissera découvrir les caractéristiques de l’architecture thermale de Bakou. Même si les bains sont une innovation gréco-romaine, n’oubliez mon cher ami, qu’Alexandre le Grand posséda la terre azérie, et que le non moins grand Pompée, Général romain, occupa après lui la même terre, ces hammams du XVe siècle sont bakinois, leur particularité est d’être construits en sous-sol, et leurs toits surmontés de dômes de tailles différentes. Ces thermes dévoilent des bassins creusés dans la pierre, des bancs sculptés, un système d’évacuation, des salles, des arches, qui laissent deviner la vie d’autrefois.

Bakou, capitale de l’AzerbaïdjanJ’imagine que cette ville ne pouvait qu’exister là où elle est.  Les 200 mètres qui aujourd’hui séparent les remparts de la Caspienne, étaient vous le savez, au XVIIIe encore recouvert par la mer. Alors les marchands venant d’Asie centrale après l’avoir traversée, accostaient aux marches du caravansérail du Khan. C’est par le second étage que le marchand pouvait accéder à la rue principale. Je suis ses pas. Il se rend d’abord aux bains, où il prend le temps de partager ses aventures de voyage avec d’autres commerçants de la route de la soie, il se rend ensuite un peu plus bas dans la rue, à la mosquée, il prie Dieu de continuer à le protéger des dangers de son périple, et il retourne dans le caravansérail après avoir jeté un œil expert aux étales des commerçants de Bakou. C’est enfin l’heure pour lui de prendre un peu de repos autour d’une table bien garnie de mets rapportés autant d’orient que d’occident. Toutes les langues s’échangent, autant que les religions, les philosophies, les savoirs, les marchandises.

Bakou, capitale de l’AzerbaïdjanBakou, capitale de l’AzerbaïdjanNotre marchand s’endort avec le rêve d’autres aventures, d’autres connaissances, d’autres horizons. Repose-toi marchand, la route sera longue. Prendras-tu la porte Salyan qui te conduira vers le levant, où la porte Chemakhi qui te conduira vers la Russie ?

A bientôt sur la route de la soie

Christine BERNABEU