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6 janvier 2016

Anne Fraïsse : « Les filles s’évaluent moins bien que les garçons »

Anne Fraïsse, présidente de l’université Montpellier 3 Paul Valéry et professeure de latin, est une figure incontournable du monde universitaire français. Candidate pour la présidence de la Conférence des présidents d’université (CPU) en 2014, elle en a également été la vice-présidente de 2010 à 2012 et a aussi présidé la commission « vie étudiante et questions sociales » de l’instance de 2012 à 2014. Pour le Club campus des Femmes de l’Economie, la présidente donne sa vision sur la place qu’occupent les femmes dans l’enseignement supérieur. Interview.

 

Anne Fraïsse, Présidente de l'université Montpellier 3 Paul Valéry, crédit photo Université Montpellier 3 - Paul Valéry

Anne Fraïsse, Présidente de l’université Montpellier 3 Paul Valéry, crédit photo Université Montpellier 3 – Paul Valéry

Au cours de votre carrière au sein du monde universitaire, avez-vous senti une évolution de la place des femmes dans l’enseignement supérieur ?

C’est difficile a dire. J’exerce dans des disciplines relativement privilégiées puisque les femmes sont majoritaires. Personnellement, que ce soit au cours de mes études ou dans les fonctions que j’ai pu occuper, je n’ai jamais eu aucun problème ni rencontré de discrimination. Mais, en observant les chiffres, je me rends compte que plus le niveau d’études monte, moins il y a de filles. Au niveau master, leur proportion diminue, et au niveau doctorat, il y a plus d’hommes que de femmes dans des disciplines qui sont pourtant massivement féminines.
Le constat est le même dans les équipes pédagogiques. Il y a un nombre plus élevé de femmes enseignants-chercheurs, en revanche, les hommes sont plus nombreux à avoir le titre de professeur. On parle de plafond de verre et je pense que c’est une réalité.

 

Comment l’expliquer ?

Je pense qu’il existe toute une série d’explications. Tout d’abord, les filles s’évaluent moins bien que les garçons. Elles se croient capables d’arriver moins haut. C’est un élément très important. Dans certaines disciplines, c’est la vision de la femme qui peut poser problème : on l’imagine comme ne pouvant pas exercer certaines professions.

Comment changer cela ?

Il y a encore du travail pour faire évoluer les mentalités. Il y a déjà des lois qui essayent d’imposer une égalité dans les conseils d’administration, dans les jurys. Ce sont des éléments qui vont permettre des avancées dans ce domaine. J’entends dire qu’il faut que cela se fasse naturellement, mais c’est quelque chose que l’on nous dit depuis vingt ans. L’évolution est longue, même si cela avance. Mais aujourd’hui, a-t-on atteint une égalité ? Nous en sommes encore loin. Cela veut bien dire qu’il y a un problème et qu’il faut aller vers d’autres évolutions de la loi. J’y suis favorable, même si cela peut paraître compliqué.

 

Dans les disciplines plus scientifiques, les femmes sont très peu nombreuses. Comment l’expliquer ?

C’est un problème très important. Dans certaines disciplines, les femmes sont beaucoup moins nombreuses que les hommes. Comment peut-on justifier cette différence en sciences dures par exemple ? Est-ce que ce n’est pas plutôt un problème de société ? Une façon de voir la femme différente ? Quelle en est la cause ? Il faut réfléchir à ces questions. Tout d’abord, il est possible que les filles soient plus attirées par d’autres types de métiers qui font appel au langage et à la communication, notamment. Ce qu’il faut changer, c’est la vision de ces métiers. Certaines professions sont cataloguées comme masculines. L’ingénieur n’a-t-il pas aussi un rôle de dialogue ou de construction de dossiers qui correspondrait plus à ce que la femme apprécie ?

 

Comment expliquez-vous que les postes de présidents d’universités soient encore en majorité occupés par des hommes ?

Les chiffres sont éloquents. Nous sommes de moins en moins de femmes à être présidentes d’universités. La proportion a diminué ces dernières années. Mais forcément, s’il y a moins de professeures femmes, il y aura moins de candidates aux présidences. Malgré cela, pour les prochaines élections, j’ai l’impression qu’il y aura beaucoup plus de candidates. Malheureusement, nous pouvons difficilement observer le problème au moment où l’on fait des élections

 

L’an dernier vous vous présentiez aux élections pour la présidence de la Conférence des présidents d’université (CPU). Vous n’avez finalement pas été élue. Pensiez-vous que votre élection aurait pu faire changer les mentalités ?

Ce qui me choque, c’est que cela ne pose aucun problème que ce soient trois hommes qui occupent les rôles de président et vice-présidents de la CPU. Cela devrait être exclu. Il serait logique qu’au sein d’un bureau, il y ait au moins une femme. Aujourd’hui, rien n’empêche une évolution des mentalités dans l’enseignement supérieur, et nous l’avons bien vu avec l’élection d’Anne-Lucie Wack a la tête de la Conférence des grandes écoles (CGE). C’est très positif de voir qu’il y a des femmes qui arrivent à ce type de fonctions, cela prouve que c’est possible. Tant que l’on s’en étonne encore cependant, cela montre que nous ne sommes pas encore arrivés au bout du processus.

 

Comment faites vous, à votre niveau, pour changer les choses ?

Dans mon équipe, la parité est tout à fait existante, sans que je ne l’ai forcée. Il y a beaucoup de femmes qui veulent s’investir dans une université comme celle de Montpellier 3, alors, nous leur donnons la possibilité de le faire. Dans un milieu où il y a peu de femmes, c’est plus difficile. Il faut veiller à essayer de rétablir cette égalité en permanence. Nous sommes en chemin mais il faut continuer à avancer.

 

Vous êtes optimiste ?

Je suis naturellement optimiste. Nous devons rester vigilants et adopter les mesures qui vont faire sauter ce dernier verrou. Il faut également continuer à inciter les filles à aller vers tout type de carrière. Peut-être que certaines personnes n’y mettent pas encore assez de conviction.

 

Wally Bordas

Orientations

Les Femmes de l’Enseignement et de la Recherche