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12 avril 2016

Isabelle Barth : « Internet est le meilleur ami de la femme »

Interview exclusive

Isabelle Barth

© Marie Faggiano

Mère de six enfants, Isabelle Barth a su allier vie de famille intense et réussite professionnelle. Aujourd’hui directrice générale de l’école de management de Strasbourg, elle dit devoir sa carrière à sa vision du temps. Pour elle, l’égalité passe, entre autres, par la déstructuration du temps de travail, et la fin de la séparation entre vie professionnelle et vie personnelle.

  • Comment devient-on directrice générale d’une grande école avec six enfants ?

Je pense que j’ai une vision du temps augmenté : plus j’ai une vie familiale riche, plus j’arrive à être efficace, intense, à avoir envie. Je l’ai toujours vécu comme quelque chose qui augmentait mon énergie. Cela se traduit par des choses simples. Quand on en a marre, on rentre chez soi, on retrouve ses enfants et on se ressource. Et le jeudi matin, après les allers-retours du mercredi chez le pédiatre ou à la musique, on est content de retourner au travail. Je l’ai toujours vécu comme un challenge qui me motivait.

La deuxième chose, c’est le temps choisi. Il y a aujourd’hui une confusion entre le temps DE travail et le temps AU travail. Je pense que toutes les femmes qui ont réussi avec des enfants sont des femmes comme moi. Le mercredi, on est à la maison mais pendant la sieste, on fait des dossiers. Le dimanche aussi, pendant que les enfants sont devant la télévision, on bosse. C’est une déstructuration du temps. C’est à cause de cette vision d’un monde du travail hyper masculin, et de ce qu’on appelle la culture des longues heures, que les femmes sont complètement écartées du monde du travail. Elles doivent assurer la double vie. Or, les statistiques de l’Insee montrent bien, d’année en année, que rien ne change sur la répartition des tâches ménagères.

  • Beaucoup d’études montrent que les femmes ne se sentent pas légitimes face à des postes à responsabilité. Comment l’expliquez-vous ?

Je pense qu’on renvoie aux femmes, depuis toutes petites, une mauvaise image. Comme a dit Françoise Giroud : « La femme sera vraiment l’égale de l’homme le jour où une femme incompétente aura un poste de pouvoir. » Je l’ai vu quand j’ai mis en place la parité au conseil d’école. Des femmes s’excusent de ne pas venir assez souvent, alors que des hommes sont absents et ne voient pas le problème. C’est le syndrome de la bonne élève.

Il y a aussi le rapport au pouvoir : ce qu’il est et ce qu’on peut en faire. Globalement, et je grossis le trait, les hommes pensent au pouvoir pour ce qu’il est, les femmes pour ce qu’elles peuvent en faire. D’où leur présence à des postes d’éminence grise ou de conseil.

  • Vous l’observez chez les étudiantes ?

Ce que j’observe chez les étudiantes, et c’est embêtant, c’est une forme d’indifférence à ces problématiques. Je vois aussi des formes d’autocensure valorisée sur leur vie privée. Elles anticipent déjà le fait que, quelques années après la sortie de l’école, elles auront des enfants et mettront leurs carrières entre parenthèses. Donc pourquoi être ambitieuse ou demander un gros salaire ? Elles légitiment déjà leur recul.

  • Et chez les garçons ?

Chez les jeunes garçons, je constate que le discours est profondément égalitaire. Mais derrière, dans la construction du couple, la répartition des rôles continue à exister. Et dans l’entreprise et les attentes par rapport à la carrière, les hommes pensent toujours avoir à ramener le mammouth à la maison. Cela se traduit par des métiers engageants, impliquant et valorisants. Les femmes pensent plus à un parcours de vie conciliant vie privée et vie professionnelle.

Il y a également un problème de représentation croisée. Les filles voient leurs collègues hommes beaucoup plus courageux, proactifs et combatifs qu’ils ne se voient eux-mêmes. Et les hommes voient les femmes beaucoup plus réservées et conciliantes qu’elles ne se voient elles-mêmes.

  • Comment changer?

Cela commence par la prise de conscience de l’éducation qu’on donne. Ensuite, il faut poser le diagnostic de l’intrication des temps professionnels et des temps personnels. On ne peut pas dire qu’on va réussir une carrière professionnelle sans embarquer sa vie personnelle. Et dire qu’on sépare sa vie privée et sa vie professionnelle, c’est n’importe quoi ! Il faut accepter de dire qu’une entreprise ne doit pas être « Label Egalité », mais « Label Family Friendly », ou « Vie privée friendly ». Ça n’existe plus, la séparation des vies privée et professionnelle.

Par exemple, il faut accepter qu’on puisse partir plus tôt dans l’après-midi et rendre un dossier qu’on a fait chez soi, le soir. C’est ce que font d’ailleurs déjà beaucoup de cadres. Si on n’accepte pas de travailler sur ce sujet, on n’avancera pas.

  • Cette prise de conscience pourrait-elle passer, par exemple, par le congé paternité obligatoire ?

Clairement, car ce congé paternité vulnérabilise les hommes. Et s’ils ne les prenaient pas, il faudrait faire tomber des sanctions, par exemple sur les allocations familiales. Dans les pays du Nord comme l’Islande, il se passe des choses intéressantes sur ce sujet, mais qui passent par des dispositions dures, utiles à de vraies avancées. La France est restée sur l’intention. En 1972, c’était la première loi sur l’égalité des salaires. Presque 50 ans après, on a toujours entre 15 et 20 % de différence.

  • Vous dites qu’internet est le meilleur ami de la femme…

Déstructuration du temps et ubiquité. Ayons le droit, sans le voir comme un fardeau, de répondre aux emails pendant qu’on garde les enfants au square. Pourquoi forcément lire un magazine féminin ou papoter avec les autres mamans ?

L’entreprise doit savoir déléguer, être beaucoup plus sur le management de projet, la task force, et sur des mobilités internes plus grande. On parle de temps présentiels incontournables ; peut-être que des personnes auraient envie de ne pas faire que du présentiel. Cela impose des réflexions sur des outils de front office et de back office. L’entreprise peut faire beaucoup de choses qui aideraient les femmes, et d’autres catégories, en déstructurant le temps de travail. Et Internet est justement un déstructurateur de temps.

  • Que conseillez-vous à vos étudiantes ?

Je leur dis : « Osez ! » A l’école, on travaille énormément sur le projet professionnel et personnel, on leur dit qu’il n’y a pas de réussite standard, de ne pas prendre en compte la genrisation des métiers. On leur dit : « Vous allez réfléchir à vous, vos propres envies, vos ancres de carrière. La réussite de votre vie n’est pas standard, elle est à vous ! »

On dit aux jeunes femmes d’oser car  elles ne vont pas dans des postes opérationnels ou de management, mais dans des postes fonctionnels et d’expertes. Elles vont vers des métiers soi-disant compatibles avec la femme et les promotions ne se font pas de la même façon. On est face à des professions complètement genrisées, ce qui n’est pas bon du tout. L’égalité, ce n’est pas avoir que des femmes.

  • Vous parlez beaucoup d’égalité. Le mot parité vous agace ?

La parité, c’est du calcul, mais ça ne veut rien dire ! La parité, ce n’est pas donner les vrais moyens de réussir l’égalité. Un exemple facile : vous mettez des gens de tailles différentes derrière une palissade. Un très grand voit presque, un tout petit ne voit rien. La parité, c’est leur donner tous la même caisse de savon. L’égalité au sens de la vraie réussite, c’est que les plus petits reçoivent une caisse de savon beaucoup plus grande. La parité compte, mais ne donne pas les vrais moyens de réussir l’égalité.

Propos recueillis par Thibaut Cojean

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